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Adolescente, mon coeur débordait d'amour, de vérité et de coquetterie.

J'avais toujours des petites fleurs colorées fondues sur mes cheveux, un visage rond et poupin, une bouche pulpeuse soulignée d'un gloss discret et surtout des centaines de papillons qui se déployaient au fond de mon coeur, le plus souvent pour un rien. 

Un jour, je me sentais extrêmement contrariée.

 

Après la danse, je rentrais à la maison totalement paralysée par l'amour de cet homme de trente ans qui ne m'accordait le moindre intérêt. Pourtant, j'avais voulu qu'il me voit dans ma robe pailletée d'un rose électrique, au lieu de ça, j'étais encore seule. 

 Incapable de reprendre la moindre activité, mon coeur était lourd de tristesse et trainait à mes pieds comme un boulet de prisonnier.

Sans m'en apercevoir, je restais toute l'après-midi la joue appuyée contre la vitre de la fenêtre, à observer d'un oeil inhabité une fine brume de pluie qui ne semblait plus s'arrêter de pleurer comme le flot de larmes chaudes qui vinrent silencieusement caresser les lignes de mon doux visage.

C'est lorsque les lampadaires extérieures s'allumèrent que j'eus un sursaut de conscience, je réalisais que la nuit était tombée, alors je retirais délicatement ma joue de la vitre qui se décolla douloureusement comme si on m'avait arraché un bout de chair. 

Attirée par une odeur étrange, j'inspectais toutes les pièces de la maison et descendais alors dans la cuisine, finis ma course énigmatique dans la cuisine là où mijotait une casserole. Curieuse, je l'ouvrais, et fus frappée par une vision d'horreur:

Un pauvre poisson décapité qui me fixait d'un air vaincu et totalement ahuri avec  un filet de sang séché qui s'échappait de sa bouche comme s'il avait expiré un dernier cri final, sanglant et sourd lors du décapitement.

La bête avait sûrement écoulé des jours sereins dans les eaux douces du Canada, tout ça pour finir mariné par des ogres Chinois au fond d'une marmitte.

Saisie d'une stupeur froide, je m'enfuis de la maison et courus jusqu'à la gare de ma ville dans lequel je sautais hasardeusement dans le premier train qui arrivait. Je voyageais alors pendant deux bonnes heures jusqu'à être ejectée à un terminus, il devrait être vingt-deux heures, et je me retrouvais à moitié-nue avec une robe de danse et des talons, à marcher d'une allure résignée sur un trottoir mal éclairé. 

Inextricable douleur.

Les passants se retournaient sur mon passage, certains sifflèrent d'autres m'interpellèrent pour me demander si j'allais bien, de mon côté je ne répondis point.

Rongée par la mélancholie, je continuais ma marche inanimée dans un ressassement indéfini de toutes ses paroles.

Mon pélerinage sentimental prit fin à un arrêt de bus que je rencontrais, mes genoux tremblèrent et chancellèrent de fatigue, une pause était nécessaire. 

 Autour de moi, tout était sombre, il n'y avait aucun point de lumière autre que l'éclairage blafard de l'arrêt de bus, je m'allongeais alors sur le banc avec mes pieds qui pendèrent dans le vide. 

Disposant mes deux mains de façon à former un triangle sur mon ventre, je songeais à ce qu'il faisait en ce moment, s'il s'inquiétait pour moi.

Prise d'une lueur d'espoir, j'allumais alors mon portable planqué au fond de mon soutien-gorge, et fus électrifiée d'une allégresse infinie lorsque j'aperçus son prénom s'afficher sur mon écran de portable.

J'avais même eu l'exclusité d'un appel manqué de sa majesté.

D'un coup, je me redressais droite comme une arbalète, toutes mes capacités sensorielles envahirent mon esprit à nouveau, je m'apercevais dans un éclair de lucidité foudroyant que j'avais les vêtements trempés, mes cheveux l'étaient aussi et tombaient en cascade comme mes épaules bleutées par le froid, j'avais faim, j'étais perdue, j'avais peur.

Je tentais alors de me redresser, mais totalement vidée de mes forces, je basculais alors contre le bitûme humide dans un bruit sourd qui s'évanouissait de si tôt dans le silence de la nuit.

La face contre terre, c'est après avoir occasionné un effort surhumain que je parvenais à lui téléphoner en soufflant sur mes doigts congelés par le froid, lui vint me chercher après une quinzaine de minutes totalement affolé, je me fis sévèrement sermonner dans la voiture.

Silencieuse, je l'observais muettement, obnubilée par son charme fou. 

Je compris alors que je l'aimais à mourir et que j'avais aussi peu d'espoir d'être aimée que le poisson décapité avait eu d'espoir de rester en vie, et de finir par vivre une retraite hospitalière en aquarium et non mariné en sauce aigre-douce dans une assiette. 

Petit à petit, les couleurs de cette amour absolu se ternirent et se fragmentèrent de toutes parts. En l'espace d'une maigre seconde, je ne vis plus aucun éclat à travers lui, et une toute nouvelle sensation de dégoût vint chatouiller mon esprit, et poser ses valises au fond de mon âme.

Obnubilée certes je l'étais, sauf que décapitée, je ne l'étais point.

Cet homme était un requin blanc et moi une sardine.