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Quand j'étais au lycée, je me souviens d'un garçon en particulier, nous l'appellerons "Cafard"par souci de réalisme.

En effet, ce dernier était sincèrement amoureux de moi et tenta par tous les moyens d'attirer mon attention et souvent très maladroitement. Sauf que le garçon était trop grand et rachitique, sans compter un visage ingrat parcouru de grains de beauté poilus particulièrement laids et qui lui donnaient un air de champignon moisi.

Coiffé d'une coupe en brosse qui encadrait son horrible visage recouvert d'un duvet,  je ne donnais pas cher de son avenir amoureux. Et comble de l'horreur, il avait toujours deux fines mèches de cheveux qui pendaient en l'air, ce qui lui donnait franchement l'air de ressembler à un cafard avec deux antennes.

Bref, la nature ne lui avait pas été très favorable.

Pour le reste, il avait une bande de quatre inséparables amis, tous aussi moches, il n'y en avait pas un pour rattraper l'autre.

Mais le pire dans cette histoire, c'est qu'à chaque fois que je passais devant la bande d'amis de Cafard, je créais systématiquement un silence glacial, une déchirure sonore dans laquelle tous leurs souffles se retinrent.

Et une fois que nos chemins se croisèrent au lycée, une fois le dos tourné, j'entendais des éclats de voix victorieux adressés à Cafard, dont un très enthousiaste:

-"Elle t'a regardé! Elle t'a regardé!".

Je riais alors intérieurement, comme si à long terme, une fille aussi belle que moi allait ruiner mon héritage génétique avec un insecte de la sorte.

Par la suite, j'avais même décidé de me moquer de lui, et à chaque fois que nos chemins se croisaient, je ralentissais le pas et lui lançais un grand sourire en suivant sa direction d'un oeil malicieux. Son visage ne pouvait jamais dissimuler la surprise, il avait toujours des grands yeux écarquillés avec la bouche entreouverte, ses amis également, avec le recul je pense que toute sa bande d'amis étaient amoureux de moi.

 

Un jour, une pluie soudaine vint innonder la ville, c'était un pluie tout à fait hasardeuse et non annoncée par la météo.

Vêtue d'un tee-shirt et d'un jean, j'étais trempée jusqu'aux os, et chaque goutte de pluie tranchait mes épaules et mes bras comme des petites aiguilles pleine d'acide.

De plus le chemin était long et quelques éclairs inquiétants vinrent hurler dans l'immensité punissante du ciel.

J'eus peur et ma beauté ne me servait malheureusement à rien. De plus, d'inquiétantes voitures ralentissaient à mon passage, c'étaient des hommes âgés qui ouvraient rapidement leurs fenêtres pour me détailler le corps.

Et pas un chat dans la rue pour témoigner en cas de meurtre. 

 

D'autant plus que des coups de tonnerre vinrent verser de l'encre violette sur le ciel, mon univers si coloré et égoïste était devenu à présent terrifiant et hostile.

La vulnérabilité humaine me contrariait l'esprit.

Perdue dans un tourment d'anxiété, je sentis très soudainement une main froide se poser sur mon épaule, je sursautais de peur et lâchais un long cri d'effroi.

Lorsque je me retournais, c'était Cafard.

Après un long moment d'hésitation dans lequel je pouvais même entendre les battements de son coeur tonner en même temps que la foudre, il m'invita sous son grand parapluie, je le remerciais.

Et contre toute attente, nous discutâmes le long du chemin tout naturellement.

Au détour d'une conversation, je lui lançais alors un regard inquisiteur, et d'un battement de paupière le laid était devenu beau.

Il avait certes ce physique repoussant et ses deux antennes de Cafard qui pendaient plus que jamais vers le capricieux ciel, mais sa beauté intérieure avait prit le dessus.

De fait, avant que nos chemins se séparent, Cafard me fit une déclaration d'amour assez enfantine, mais pleine de candeur et de vérité. Il m'avoua qu'il avait été éperdument amoureux de moi pendant deux ans, alors que je n'avais même pas eu connaissance de son existence jusqu'au jour où je remarquais ses deux antennes de Cafard à la cantine du lycée. 

 Sincèrement désolée, je lui dis que je ne recherchais pas l'amour et lui envoyais un baiser sur la joue en guise de consolation. 

La mine de Cafard se décomposa et je le vis partir dans une marche lente, la tête dans les chaussures , le dos complètement vouté et ses deux antennes de cafard toutes humides.

 

Mon histoire ne s'arrête cependant pas ici, car vendredi dernier, j'ai recroisé Cafard après des années!

Et c'est une histoire assez drôle puisque je l'ai croisé dans la rue alors qu'il pleuvait des cordes.

C'était trempée comme une merde, le maquillage dégoulinant de partout, et des cheveux collés sur le visage à cause de la pluie, que je traversais le passage piéton et croisais le regard de Cafard en relevant la tête.

Ouvrant mes deux yeux bridés comme des boules de billard, mon regard s'orientait immédiatement sur une fille qui lui tenait la main, les deux tourtereaux étaient sous le parapluie de Cafard, tous deux unis par les liens sacrés et solidaires de la mocheté, mais visiblement amoureux.

Un sourire vint illuminer mon visage recouvert de gouttes de pluie, j'étais heureuse pour lui.