C'est l'histoire d'un Chien appelé Rustique et qui appartenait à des amis chez qui j'allais fumer de temps à autres au lycée, la pauvre bête était un croisement artisanal de races totalement aléatoire entre un chihuahua et un caniche.

Ce qui donnait cette petite boule de poil toute attendrissante, mais qui malheureusement n'avait trouvé que de grâce à travers mes yeux bridés et non ceux de ses maîtres. C'est dire que à travers la détresse que je pouvais lire dans le regard de la bête, j'avais l'impression de me revoir des années auparavant lorsque mon père m'avait abandonné et que cet homme plein de valeurs était finalement revenu au domicile familial... Uniquement dans le but de négocier auprès de ma mère la machine à karaoké. 

Je compris alors à un très jeune âge que l'amour matériel unissant un Chinois à une machine à karaoké était parfois plus fort que les liens du sang, plus abstraits et surtout moins divertissants qu'un bon karaoké.

Ainsi, chaque fois que je revoyais le petit chien, j'avais trouvé un être à qui m'identifier, bien que sa chair semblait peu fournie mais assez appétissante, et ravivait en moi tous les appétits voraces et canins alimentés de siècles en siècles par des ancêtres Chinois, me susurrant des plaisirs culinaires aux oreilles.

Au moins, si je l'avais mangé, quelqu'un aurait su l'aimer à sa propre valeur pour une fois de sa vie. J'étais si jeune et pourtant si tendre et poétique, mais je ne cédais guère, je préférais nourrir mon esprit.

Et plus que de la nourriture, mon esprit était souvent secoué par une vague d'empathie et de pitié, son dos était effectivement prématurément vouté avec son air de vagabond maudit et désabusé. Surtout sa petite mèche de poils redressée sur le haut du crâne qui lui donnait ce petit quelque chose de pitoyable et de solitaire à la fois.

 

Malheusement, pendant des années, Rustique avait servi de punching-ball à ses maîtres. C'est aussi simple que lorsque le chien était dans les parages, il fallait toujours que quelqu'un lui donne un coup de pied, lui fasse des brimades, des injures comme par exemple "Ta mère est une grosse pute".

Un jour, le pauvre chien alla même se ruer sous le tapis après avoir esquivé un coup de pied avec ses petites fesses toutes tremblantes de peur qui dépassaient hors du tapis.

Cependant, après des années de calvaire, le chien avait pris une décision. Celle de s'enfuir.

Jamais je n'avais pensé qu'un chien était capable de faire preuve de conscience et d'émettre le moindre projet d'avenir personnel, et bien je me trompais. 

Ce jour arriva, c'était un jour de printemps tout à fait poétique, les oiseaux chantaient et les fenêtres de la maison de mes amis nous éclairaient d'une lumière douce et feutrée par les volets à moitié-fermés. On ne sait pas si ce fut le chant des oiseaux qui détermina le choix du Chien dans sa fuite, mais Rustique avait ce jour là passé la matinée à hanter les pièces de la maison de façon spectrale, sans faire de bruit comme à son habitude, sauf qu'en milieu d'après-midi, s'en était fini de frôler les murs, il s'enfuit.

Alors que nous préparâmes nos joints pour fumer, un autre invité passa le seuil de la porte, et à ce moment totalement inattendu, le chien bondit de ses petites pattes dans un effort porté par l'espoir et décuplé par l'adrénaline et la volonté de vivre, il se rua en effet vers la porte pour s'enfuir avec cette fureur dans les yeux et ce filet de bave envolé dans les airs qui témoignait d'une rage et d'une préméditation fine et sans scrupules.

D'un geste de bras, mon ami fit tomber par terre le joint qu'il préparait et ferma la porte qui donnait sur l'extérieur.

Trop tard, le chien s'était élancé dans les airs avec l'énergie de la dernière chance comme lorsque les émigrés Africains réussissent à passer les côtes Espagnoles, car ils n'ont plus rien à perdre.

Plus encore, le chien avait bondi tellement haut dans les airs que j'eus l'impression qu'il avait réussi à s'échapper à la dernière minute d'une explosion de flammes à la Die Hard.

Nous nous précipitâmes au seuil de la porte, le Chien galopait fièvreusement vers sa destinée en s'élançant dans les airs comme si c'était un dauphin.

 

Ahurie, je me grattais le bas de mon ventre bedonnant d'un air pensif et béat. 

 

"En voilà un qui à du chien", pensais-je...

Il ne revint jamais.